Faites connaître ce billet :

Il m’arrive assez souvent de lire des livres de très diverses natures, essentiellement liés à l’informatique ou à l’actualité.

Aujourd’hui je tente d’en faire un « retour » ce qui est très nouveau pour moi, et j’ai choisi de commencer comme un clin d’oeil avec l’ouvrage de Francis Brochet intitulé « Démocratie Smartphone : le populisme numérique de Trump à Macron » qui est publié aux éditions François Bourin.

L’auteur suit aujourd’hui les actualités politiques, économiques et européennes pour le Groupe Ebra.

Dans ce billet je vous propose donc un aperçu de cet ouvrage, que je suis amené à vous recommander après sa lecture… et pour vous en donner envie j’ai au fil de ma progression dans l’ouvrage sélectionné des passages que je trouvais particulièrement bien faits, de par leur forme ou leur contenu.

Notez qu’il vous est possible de cliquer sur la couverture du livre pour accéder à sa description sur le site Amazon.fr.

L’auteur dresse le décor en apportant à son écrit de nombreuses citations et informations issues des statistiques les plus récentes dans le domaine de l’Internet et des réseaux sociaux.

Amazon naît en 1994, Facebook en 2003, le premier smartphone en 2007. La diffusion de l’usage est hyperbolique : 16 millions d’internautes dans le monde il y a 15 ans ; cent fois plus (1,8 milliards) aujourd’hui. En France, à peine 4% de la population était équipée d’internet à domicile en 1998, quand le taux atteint désormais 85% d’entre nous. Les dernières années marquent, en France, le franchissement d’un seuil dans la pénétration de nos vies par Internet. C’est en 2017 que, pour la première fois, plus de la moitié des contribuables déclarent leurs impôts en ligne. C’est en 2017 aussi que, pour la première fois, les Français passent davantage de temps sur leurs ordinateurs, smartphones et autres tablettes qu’à regarder la télévision. C’est enfin la première année où le smartphone supplante l’ordinateur comme porte d’entrée dans l’Internet.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p15-16)

Le « populisme » est évidemment un thème central puisque c’est le titre du livre. Mais il s’agit plus d’une définition à l’ère du smartphone et d’une qualification dénuée de toute connotation positive ou négative. La conclusion de l’ouvrage montre d’ailleurs bien quel peut être l’état d’esprit de l’auteur, ce qui rend son ouvrage plutôt agréable à lire car à la fois descriptif et porteur d’analyses et de clés de compréhension.

Tous, de Marine Le Pen à Pablo Iglésias, incarnent une réalité : le monde numérique est populiste. « Populiste »… le mot est polémique, utilisé le plus souvent pour déprécier un adversaire. Nous l’utiliserons, pour notre part, sans jugement de valeur. Et devant l’infinité de ses définitions, nous nous en tiendrons à celle donné par l’historien Pascal Ory : le populisme, c’est « la critique des corps intermédiaires (partis, parlements, élites…) au nom d’un lien direct avec le peuple à un type de dirigeants charismatiques, le tout porté par un discours de rupture ». Le numérique est un populisme parce qu’il réalise techniquement son premier objectif de contournement des corps intermédiaires et des institutions.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p23)

Il ne faut pas forcément s’attendre à avoir de « grandes révélations » à la lecture, mais il est vrai que de nombreux petits rappels viennent, par petite touche, nous remettre dans le contexte plus général si difficile à saisir d’Internet, des réseaux sociaux et des usages qui en sont faits.

Internet est naturellement entré en politique par la porte de la contestation des pouvoirs établis.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p25)

On pourrait croire qu’un tel ouvrage est condamné à rester sur la forme des messages et des différentes stratégies de « communication politique ». Il n’en est rien et sans se livrer à une analyse programmatique approfondie car tel n’est pas l’objet, quelques rappels viennent argumenter l’aspect « populiste » de certaines proses de campagne, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, en passant par Emmanuel Macron mais aussi des politiciens étrangers tels que MM. Trump, Trudeau ou encore Iglesias.

À la veille du premier tour, dans un tract déclinant les dix raisons de voter pour lui, arrive ceci en tête de liste : « Il est différent des responsables politiques qui l’ont précédé, il a eu un vrai métier. » La seconde raison est qu’il va « réduire d’un tiers le nombre de parlementaires ». Citons encore la quatrième, sans doute la plus populiste, sinon la plus démagogue : « Il ne doit rien à personne d’autre qu’à nous ; il n’aura pas d’ascenseur à renvoyer »…

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p29-30)

L’ouvrage n’est pas non plus cantonné au seul domaine de la politique, et des incursions dans d’autres domaines (bien que souvent proches) sont souvent intéressantes pour venir rappeler que les impacts et les « interpénétrations » entre politique et autres domaines « sensibles » aux mobilisations citoyennes sur le net sont nombreux. Un paradoxe dans le monde judiciaire des procès d’assises qui mettent pourtant en œuvre des procédures tournées sur la participation citoyenne de jurés, membres du « peuple », et instruits de l’ensemble des détails de l’affaire sur laquelle ils sont appelés à prendre position…

L’affaire Sauvage marque une étape capitale dans la progression du populisme numérique. Elle part d’une simple militante clermontoise, qui popularise sa lutte sur les réseaux sociaux – les médias traditionnels ne relaieront l’affaire que dans un deuxième temps. Deux mois suffisent à Karine Plassard pour enrôler un demi-million de signataires – autant que le candidat présidentiel Jean Lassalle après un an de campagne intensive. La première grâce vient contredire deux jugements de cour d’assises (…) la multitude numérique l’emporte contre le peuple de la Révolution. C’est le président de la République (…) qui scelle la victoire et signe sa dépossession. Il y aura d’autres « affaires Sauvage » dans tous les domaines…

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p37)

Le populisme dans la définition retenue par l’auteur est une caractéristique partagée par nombre de personnages politiques de notre temps, ce que l’auteur n’hésite pas à rappeler à plusieurs reprises. Il s’agit d’une tendance de fond – qu’on peut par ailleurs regretter – mais il ne s’agit pas d’un ouvrage à charge qui tendrait à mettre à l’index un dirigeant concerné plus qu’un autre.

Redisons-le clairement : Emmanuel Macron est populiste. À sa manière, différente de Marine Le Pen, mais pas moins qu’elle. L’italien Matteo Renzi est populiste, différemment de Beppe Grillo, mais pas moins. Le Canadien Justin Trudeau est populiste, comme son voisin Donald Trump.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p39-40)

Ceux qui me connaissent auront vite compris pourquoi j’ai choisi l’extrait suivant… Car dans mon parcours politique j’ai été un fervent soutien de Ségolène Royal en 2006 lors de la primaire pour laquelle elle était « outsideuse » si on peut dire ainsi, puis en 2007 pour l’élection présidentielle. J’ai toujours eu coutume de dire qu’elle a eu le tort d’avoir eu raison « trop tôt », qu’il s’agisse de ses positionnements de fond (la révolution verte environnementale, le pragmatisme politique allant d’une gauche vigoureuse à un centre qui ne se cachait pas sur certain point…) comme de sa stratégie (notamment l’alliance avec le centre de François Bayrou entre les deux tours, ou l’utilisation d’une plateforme extérieure « Désirs d’Avenir » en appui de sa campagne). Sans s’attarder sur cet épisode, l’ouvrage rappelle quelle fut la stratégie de Ségolène Royal, et à quel point le « vieux parti » de l’époque avait rapidement repris la main, avec le dénouement que malheureusement on connait aujourd’hui…

Ce que Steve Jobs avait compris, les politiciens français non plus, ne le savaient pas. Du moins pas les dirigeants des deux grands partis qui gouvernent la France depuis un demi-siècle. Et c’est ainsi que le Parti socialiste et Les Républicains ont été éliminés dès le premier tour de l’élection présidentielle. Les socialistes avaient pourtant été prévenus. En 2006 (…) la primaire voit le triomphe d’un outsider, Ségolène Royal, sur les deux barons du partis (…) Inadmissible pour le vieux Parti socialiste. Il reprend le contrôle, Ségolène Royal perd la présidentielle. Mais la parole a été donnée aux militants, il n’est plus question de la leur reprendre. (…) Les deux grands partis se sont suicidés avec méthode. Ils ont imaginé sauver la structure en concédant le pouvoir de choisir le candidat. Et il est arrivé ce que Laurent Fabius avait anticipé : (…) « désormais c’est l’opinion qui va faire le parti » – ou plutôt le défaire.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p48-49-50)

Ceci dit, l’auteur n’est pas dupe non plus et approfondit dans le détail les phénomènes à l’œuvre autour d’Emmanuel Macron. En septembre 2017 il écrivait déjà ce que tout le monde a pu constater depuis. Le côté non démocratique des processus internes, ce que j’ai pu souligner à nouveau dans un échange de « tweets » récent : responsable national Christophe Castaner non élu par l’ensemble des adhérents mais par un petit Conseil national, candidat unique, vote à mains levées sous une forme loin d’être la plus libre possible (un carton biface vert et rouge…) des techniques qui avaient déjà été pour partie utilisées lors du choix par le Groupe parlementaire LREM de son président Richard Ferrand. On ne parle pas du fait que les référents territoriaux sont désignés par Paris sans vote… Il est assez facile de comprendre pourquoi « En Marche ! » évite à tout prix de recourir officiellement à ses adhérents : car cela a le défaut de montrer quelle est la fraction véritablement active de ce mouvement. La dernière édition d’une consultation générale n’a mobilisé que 72.066 adhérents qui ont voté – dont 9,4% d’entre eux pour dire « Non » aux statuts – chiffre à mettre en rapport des 224.640 ayant le droit de vote à l’époque. Combien auraient voté pour désigner le responsable national de ce mouvement et/ou combien n’auraient pas voté / auraient voté « blanc » / auraient voté « contre » si le vote avait été secret… Nous ne le saurons jamais.

Il importe cependant de nuancer dès maintenant la belle image de cette démarche participative bousculant les vieilles organisations. Le recrutement est certes horizontal, dans la logique du monde numérique. Mais sur le réseau ainsi créé se greffe une structure très verticale. Pas question que le participatif vire à l’anarchie (…) Pas question non plus de distribuer le pouvoir. Faire coïncider le nom du mouvement avec les initiales du fondateur valait avertissement : En Marche !, c’est d’abord Emmanuel Macron.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p58)

Il est vrai que le mouvement « En Marche », par la voix de nombre de ses représentants, est souvent prompt à donner « des leçons » à qui veut les entendre sur les autres formations politiques. Il est tout de même assez amusant de constater qu’une partie des plus grands parleurs d’aujourd’hui étaient présents à de nombreux postes à responsabilité dans les partis d’hier (voire les responsabilités ministérielles du quinquennat précédent) qu’ils dézinguent aujourd’hui avec facilité… Et il est encore plus amusant de s’entendre donner des leçons de démocratie (d’aucuns revenant sur quelques scandales qui ont pu exister par le passé… et que tout le monde, militants en premier lieu, ont largement condamné puis ont fait évoluer) quand on s’intéresse d’un peu plus près au fonctionnement interne de cette organisation. Un coup d’œil sur les journaux locaux, sur les réseaux sociaux, ou même dans la presse nationale suffit à constater qu’à de multiples reprises, le vernis de la nouveauté craque un peu pour finir par révéler ici ou là un « ressenti du terrain » loin de correspondre à l’entrain angélique qui est méticuleusement construit et montré à Paris.

Le Parti socialiste que je connais bien est peut-être en désamour actuellement… Mais il a le mérite de désigner ses responsables au scrutin secret, ses instances à la proportionnelle des listes qui sont présentées, et désigne la plupart de ses candidats par des votes militants transparents (en tout cas je les ai toujours vus irréprochables dans la Fédération du Doubs ces 12 dernières années). Et étant donné le tour de force logistique qu’ont constitué les deux primaires que ce parti a su organiser en 2011 et 2017, sous une forme 100% transparente et vérifiable (il ne s’agissait pas d’un vote par internet en 2 clics…), je pense qu’il a peu de leçons à recevoir par rapport à ce qu’on peut observer ailleurs.

Mais je m’égare, je m’égare…

Car ces partis-plateforme peuvent se défaire aussi vite qu’ils se font. Le Parti socialiste est sans doute cliniquement mort, mais son agonie sera longue. Il a tout de même tenu un demi-siècle depuis sa création à Épinay-sur-Seine, et a déjà connu quelques renaissances. Qu’en sera-t-il d’En Marche !, dans un demi-siècle ? Agilité ne rime pas toujours pas solidité et durée.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p61)

Ce livre est aussi d’un grand intérêt pour la réflexion politique au regard de la « modernité ». En effet, si certaines « simplifications » voire « modernisations » peuvent sembler séduisantes, il est salutaire de se rendre compte – aussi – des logiques qu’elles sous-tendent et notamment en lien avec les logiques « anti-impôts » ou l’hyper-individualisme (pourquoi je payerais pour les autres). De plus, l’auteur cite de nombreuses références intéressantes (qui donnent parfois envie d’acheter d’autres ouvrages connexes) qui montrent le côté hypocrite de certaines logiques actuelles. Avoir la possibilité d’être « gentils » avec leurs salariés ne va pas naturellement pousser les dirigeants à l’être… Et c’est sans doute dans de telles situations qu’on saisit encore – j’espère – que l’État et son intervention ont un sens… au delà des seuls « nudges » que je ne vois que trop rarement cités dans un ouvrage « grand public » ! Enfin on les met un peu sous la lumière des projecteurs !

L’usage des mégadonnées permet d’individualiser les contrats d’assurances et de mutuelles de santé. Pourquoi pas, demain, l’assurance maladie elle-même ? Ou l’assurance chômage, qui indexerait pareillement les allocations sur le comportement du demandeur d’emploi ? La perspective peut choquer, ou séduire. Le PDG d’Allianz France parie sur « la volonté du consommateur de ne pas être traité comme les autres ». Et s’il avait raison ? (…) L’avenir dira jusqu’où ira ce changement de modèle social [l’auteur parle à cet endroit de la réforme du Code du travail], justifié par la révolution numérique, combattu sur les réseaux numériques. Rien ne permet de douter a priori de la sincérité du gouvernement, quand il affirme chercher l’équilibre entre nouvelles libertés (…) et nouvelles protections. Il faut cependant ne pas négliger la logique libertarienne du numérique (…) « Suis-je prêt à payer mes ouvriers plus que ce que valent les services qu’ils me rendent ? Non. Suis-je prêt à vendre mon produit moins cher que ce que mes clients sont prêts à payer ? Non. » La tirade est brutale. Mais pas moins que la ligne de défense d’Uber face aux revendications de ses chauffeurs.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p81 et 83)

L’auteur est également intéressant dans sa manière de placer les électeurs (et donc le lecteur) au pied de ses propres contradictions. En effet, je pense que les exemples fournis ne manqueront pas d’interpeller chacun-e d’entre nous qui vont sans doute, comme j’ai pu le faire en lisant, s’interroger sur des situations où l’on arrive parfois à « gober » une annonce politique par confort de ne pas aller chercher plus loin, tout en sachant pertinemment qu’au fond c’était une position de confort qui ne réglait pas du tout le problème dont il était question ou ne faisait que le repousser à plus tard… Le citoyen mal à l’aise deviendrait-il procrastinateur ?

La tension est douloureuse, quasi schizophrène, entre le désir d’autonomie lié au numérique et le besoin d’autorité symbolique. Surtout, quand ces deux éléments se renforcent en même temps : les Français, constatent les enquêtes d’opinion, rejettent toujours davantage l’État et demandent toujours plus d’autorité. Les deux tiers d’entre eux estiment que l’État doit laisser davantage de libertés aux entreprises (c’est le côté start-up), et la même proportion juge que « l’école devrait donner avant tout le sens de la discipline » (le côté opposé, autoritaire). (…) le vote en faveur de Donald Trump, pour avoir promis de construire un mur à la frontière avec le Mexique (…) Chacun sait qu’aucun mur n’arrêtera les migrants. Donald Trump le sait ; ses électeurs le savent aussi. Peu importe, l’important est la symbolique de la promesse, qui satisfait une demande. Le désir de mur perdure dans l’espace libertarien d’Internet.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p89)

Peu d’internautes ont conscience je pense que les réseaux sociaux les enferment dans une « bulle » d’entre-soi, dans le sens où à force d’être mis au contact – le plus souvent – de gens qui nous ressemblent et ont tendance à penser comme nous, on s’auto-renforce dans des certitudes parfois mortifères et on devient sourd à des arguments parfaitement valables que l’on ne peut même pas « entendre » faute de pouvoir simplement les « écouter ». C’est un risque dont il faut être conscient, surtout quand on exerce des activités de veille ou de prospective à l’aide des réseaux sociaux.

La fragmentation de l’espace d’information entraîne naturellement la fragmentation de l’électorat. La victoire de Donald Trump a ainsi pu être expliquée par la formation d’une double bulle : l’une enfermait les électeurs d’Hillary Clinton dans leur certitude de victoire ; l’autre immunisait les électeurs de Donald Trump contre les arguments opposés à leur candidat. (…) [A propos du BREXIT] « Nous sommes en train de fabriquer des pays où la moitié de la population ne sait rien du tout de l’autre moitié ».

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p97)

Le prochain extrait illustre à mes yeux très bien les phénomènes que l’on peut si souvent rencontrer dans les situations de pouvoir, surtout de pouvoirs locaux. En effet, un très petit groupe de gens peut donner l’impression de peser très lourd à partir du moment où il sait s’organiser, se structurer et se montrer « bruyant » sur un sujet en particulier… très souvent loin de l’intérêt général d’ailleurs. Le problème des réseaux sociaux est de rendre ces phénomènes beaucoup moins « occasionnels »… et pour le dire autrement de les rendre quasi systématiques. Et il est même dommage de constater que les acteurs qui assuraient jusque là le rôle de « tampon » et de « tri » entre les mouvements d’humeur réels et généralisés et les petits coups de gueule mais faisant grand bruit, se montrent parfois très défaillants en pareilles situations.

Comment préserver une communauté politique, avec un minimum de règles partagées, face à « des collectifs aux intérêts miniaturisés, hyperspécialisés : regroupements des veufs, des parents d’enfants homosexuels, des alcooliques, des bègues, des mères lesbiennes, des boulimiques » ? L’infinie diversité des tribus agit comme un poison lent sur l’unité de la République.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p102)

La politique serait-elle condamnée à une perpétuelle « course à l’échalote » ? On peut le craindre et c’est un point de vue qui est également celui de l’auteur de l’ouvrage.

« Le pouvoir devient plus facile à acquérir, plus difficile à conserver, et plus facile à perdre » traduit le politologue Moisés Naim. (…) En Marche ! n’a pas conquis le marché électoral du Parti socialiste et des Républicains, il a créé son marché, et a ainsi rendu obsolète ses concurrents. En Marche ! sera à son tour dépassé un jour pour un concurrent ayant renouvelé le marché – sauf à avoir su se réinventer à l’image d’Apple ou de Google.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p111 et 112)

On peut mettre l’extrait qui suit en connexion avec les constats précédents. Multiplier les consultations, c’est sans doute nécessaire étant donnée la nouvelle « structuration » de la conquête du pouvoir… mais c’est aussi l’affaiblir à mon avis, car ouvrir la porte encore plus souvent à des logiques « lobbystiques » organisées et performantes qui influent sur les choses alors qu’elles sont loin de représenter un mouvement ou une pensée majoritaire.

C’est là tout le paradoxe de la conservation du pouvoir en milieu instable (…) les dirigeants sont conduits pour le garder à multiplier les consultations, donc les risques de le perdre. Prenons ici le pari qu’Emmanuel Macron, dont le prochain rendez-vous électoral est normalement fixé aux Européennes du printemps 2019, trouvera auparavant le moyen de remettre en jeu son contrat avec le peuple.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p114)

Je pense que ce livre m’aura surtout sensibilisé à une notion que je connaissais peu et que je (re)découvre vraiment au fil de mes dernières lectures… c’est la logique très « libertarienne » au sens anglo-saxon du terme, et c’est cette logique qui est poussée au paroxysme par les réseaux sociaux et plus généralement les GAFA, tous dirigés par des libertariens. Cela explique bien des choses sur la « chasse à l’État » généralisée que l’on constate de plus en plus dans tous les discours… Du mouvement des « pigeons » en passant par certains aspects du programme d’Emmanuel Macron, ou par les comportements pas si incompréhensibles (attention, je ne dis pas « excusables », c’est un autre registre) de certaines grandes sociétés au regard du prélèvement d’impôts…

Au-delà, il [le risque de la désillusion pesant sur Emmanuel Macron] menace la démocratie elle-même, nous avertit l’anthropologue Arjun Appadurai : « Les gens en ont marre de la démocratie. Les citoyens perdent patience, ils ne supportent plus la lenteur du processus démocratique. Ils veulent tout, tout de suite, et ne questionnent pas ce désir impérieux. » Nous voulons tout, et nous le voulons gratuitement (…) la morale numérique a choisi (…) [les] magnats de la Silicon Valley [sont] à la fois les plus généreux mécènes et les plus mauvais payeurs d’impôts.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p119 et 121)

J’ai relevé cet extrait pour l’excellence de la formule, qui fait autant sourire que réfléchir.

2017 a de ce point de vue transformé l’essai de 2007. Souvenons-nous : Ségolène Royal, de gauche au-delà du Parti socialiste, Nicolas Sarkozy de droite en rupture avec le gaullisme et le président sortant de droite : François Bayrou, centriste prétendant réinventer le centre. Trois candidats qui, déjà, exprimaient des désirs d’avenir sans passé.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p124)

L’extrait suivant met en avant un point que je n’avais pas vraiment saisi comme tel jusque là, mais qui explique bien des choses. J’ai souvent pour habitude de dire à mes contacts « non marcheurs » en parlant de mes contacts « marcheurs » qu’il est très difficiles d’argumenter et d’avoir une discussion « construite » sur un sujet donné. En effet, les « marcheurs » semblent bien souvent « insaisissables », dans le sens où on ne sait pas par quel « bout » on peut « empoigner » leur argumentation. Formalisée comme le fait très bien l’auteur, les choses deviennent subitement plus claires et compréhensibles, c’est simplement que le mode d’argumentation et même de réflexion n’est pas le même du tout. Il est clair qu’une explication « zapping » ne livrant des éléments que par bribes, et parfois même en renvoyant la fin à un « prochain épisode » est très difficilement confrontée à des raisonnements plus logiques et cartésiens comme « on » en a plus l’habitude dans les partis plus structurés par une « idéologie »-socle minimale. La confrontation des modes d’argumentation est d’ailleurs le sujet d’un autre extrait plus loin.

Il [Emmanuel Macron] épouse le mode de réflexion numérique par excellence, l’analogie. À la différence de la pensée cartésienne, construction raisonnée et finie, la pensée analogique procède par sauts successifs d’une idée à l’autre, suivant une logique toute personnelle. Elle fonctionne comme une navigation internet de liens en liens, un texte sur Wikipédia renvoyant à une image sur Instagram, qui renvoie à un extrait musical sur YouTube…

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p128)

L’auteur se livre parfois à des remarques « en passant » qui ne sont pas dénuées d’arguments, et qui montrent à bien des égards une certaine hypocrisie qui, si on peut la regretter bien sûr, n’est pas moins en phase avec le côté « schizophrène » (voir les autres extraits) des citoyens électeurs…

Emmanuel Macron : il avait refusé le canapé de Karine Le Marchand mais il est le candidat qui a le plus exposé sa vie privée. À la demande des médias, s’est-il défendu à chaque nouvelle une de Paris Match… Le fait est qu’Emmanuel Macron a très habilement instrumentalisé son couple.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p141)

On approche de la fin des extraits (et donc de l’ouvrage), l’occasion de rappeler une nouvelle fois que les exemples fournis par l’auteur ne sont pas que français.

[A propos du coût de l’UE pour le Royaume-Uni dans le débat du BREXIT] Les partisans du maintien (…) ne sont jamais parvenu à stopper les ravages du chiffre « 350 millions de livres » peint sur les camionnettes de la campagne contre l’Europe. Au lendemain du scrutin, Nigel Farage reconnaissait la manipulation et avouait que, malgré la victoire du Brexit, l’argent ne pourrait pas être consacré aux hôpitaux. Il avait menti, mais il avait gagné.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p144)

La didactique de l’auteur autour de la notion de « l’élimination » n’est pas sans me rappeler un autre ouvrage que j’avais lu et que j’avais trouvé passionnant : « La fabrique de l’ennemi » de Georges Lewi aux éditions Vuibert, qui expliquait déjà que les gens ne se déterminent pas (plus ?) par adhésion positive à quelque chose, mais par adhésion au rejet de quelque chose. En somme qu’ils adhèrent non pas à une construction, mais à un combat contre un ennemi partagé. L’ouvrage était d’ailleurs alimenté de nombreux exemples dont le cas de plusieurs marques telles qu’Apple.

Nous désirons au fond que la compétition politique ressemble aux compétitions de notre quotidien – « The Voice » et les émissions de téléréalité. Tout le monde peut participer à égalité des chance, de Jean Lassalle à Emmanuel Macron. La compétition est ouverte, transparente, pour désigner le meilleur président ou l’aventurier le plus débrouillard. Elle est sans merci, arbitrée par la multitude des téléspectateurs qui éliminent les perdants en deux touches sur leur mobile.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p159)

J’ai retenu l’extrait suivant par l’ampleur du chiffre avancé que je n’avais pas encore vue totalisée de cette manière (ou alors ça ne m’avait pas frappé sur le moment) car c’est énorme…

L’électeur peut et veut choisir, intervenir sur l’offre politique, comme le consommateur entend être associé au produit qu’il achète. C’est le sens du vote des électeurs de gauche à la primaire de la droite et du centre. Si l’on y ajoute les électeurs d’extrême droite, plus d’un million de personnes se sont déplacées afin de peser sur le choix du candidat de la droite, en sachant qu’elles ne voteraient sans doute pas pour lui.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p165)

En observateur un peu intéressé de la vie politique, étant membre du Parti socialiste depuis une douzaine d’années, j’ai constaté avec un certain effroi à quelle vitesse des réflexes que je pensais parmi les plus « élémentaires » se sont érodés pour aujourd’hui n’être plus que des options éventuelles… Parmi eux le « désistement républicain » en faveur du mieux placé, au second tour, quand la dispersion des voix (notamment dans le cadre de triangulaires) pouvait aboutir à un résultat complètement opposé à ce pourquoi on militait. Constatant ce phénomène au sein même des organisations politiques, pourtant « gardiennes » du temple démocratique… il était évident que cela était encore pire au niveau des citoyens les moins « impliqués ». L’auteur va jusqu’à dire ce qu’il pense du vote utile… ce qui finit de l’achever. Devons-nous nous inquiéter pour notre démocratie ? Peut-être bien…

Dans la panoplie de l’électeur stratège, le vote utile est plus qu’un discours à l’intention des sondeurs. Un nombre croissant d’électeurs choisit désormais, dès le premier tour de scrutin, de voter contre un candidat plutôt que pour le candidat de ses convictions. La science politique française enseignait : au premier tour, on choisit ; au deuxième, on élimine. Éliminer est désormais un choix à part entière.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p168)

On en arrive donc logiquement à une sombre perspective…

Michel Maffesoli nous en avait prévenus : « L’homme postmoderne, ce n’est plus « ou ça, ou ça » mais « et ça, et ça ». Dans ce contexte, ne réussiront en politique que les gens qui justement sauront être assez contradictoires, qui feront et ça, et ça, qui arriveront à intégrer cette dimension plurielle ». Au total, un état naturellement instable qu’il nommait « harmonie conflictuelle » – concept assurément très macronien. Les tenants de la raison classique affirmeront l’impossibilité de tenir cette position (…) [ce n’est] pas la réalité (…) des bréviaires de Sciences Po, mais la réalité telle que décrite par la physique quantique.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p179)

Une fois encore l’ultra-numérisation de la société et de ses services publics, même si on a vu qu’elle poussait par idéologie libertarienne à plutôt repousser l’État… pourrait bien être la cause de son « retour en force » sur le terrain.

En effet, quand vous mettez sous format numérique l’essentiel des démarches administratives, cela nécessite de penser à ceux qui n’ont pas les outils… à ceux qui n’ont pas la liaison… et à ceux qui ne maitrisent pas les usages.

Tous ces gens venant s’ajouter à ceux qui déjà sous leurs formes actuelles avaient du mal avec les démarches administratives, ne serait-ce qu’en raison de difficultés avec la langue.

Je suis heureux de vivre dans une ville qui met en pratique cette préoccupation en mettant en place une « Maison des Services au Public » (MSAP) qui va rejoindre un réseau de plus de 1.000 maisons de services dans lesquelles moyens techniques (ordinateurs connectés, imprimantes…) sont associés à du personnel qualifié (accompagnement, explications, …) pour permettre à tous de ne pas faire face seul-e (ou à ses frais) à des démarches nécessitant de passer par du numérique.

Le vrai défi de l’exclusion numérique est celui de la maîtrise de la technique. Aujourd’hui, en France, au moins 7 millions d’adultes s’avouent mal  à l’aise avec un ordinateur, selon le Crédoc. Cela ne disparaîtra pas naturellement, avec les générations ayant connu l’ordinateur au berceau : l’agilité numérique n’est pas donnée à tous, pas plus que la facilité de lire ou d’écrire. Cette « fracture » (…) a des effets d’autant plus redoutables que l’État-Providence et ses administrations évoluent vers le tout numérique. La démocratie-smartphone est une réalité, reste à la partager avec tous les citoyens.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p188)

Dans tous les cas, l’engagement citoyen n’est pas gagné d’avance et il reste très difficile de motiver les habitants au quotidien (on le constate aussi pour les questions locales…).

Là encore la ville où je me trouve, Besançon, a fait le choix de la participation citoyenne en permettant à tous les électeurs (et à tous les parents d’élèves qui ne sont pas forcément électeurs) de se prononcer officiellement sur les modalités d’organisation des temps de l’enfant (pour faire simple choisir entre semaine à 4 jours, ou à 4,5 jours le mercredi ou samedi).

Je serai personnellement derrière une urne le jour de la consultation, le 10 décembre, pour prendre ma part à l’organisation citoyenne d’un grand temps démocratique, comme je le fais lors de toutes les élections. J’ai toutefois quelques craintes sur la participation qui résultera de cette journée de consultation… et j’espère que nous n’atteindrons pas la dernière statistique de cet avant-dernier extrait…

Relativisons cependant l’importance de cet engouement participatif. Il est revendiqué par une large majorité (…) en France : plus de neuf citoyens sur dix critiquent le fonctionnement de notre démocratie, sept sur dix regrettent de ne pas être consultés en amont des décisions, mais il ne s’en trouve plus que les deux tiers pour se dire disposés à agir… Et seulement un sur dix qui affirme « J’ai des positions à défendre, je me sens prêt à proposer des actions pour changer les choses ».

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p191)

Cet ouvrage se termine donc sur une note positive qui remet en perspective tous les éléments qu’on a pu y trouver, en nous rappelant que sur chacun d’entre eux (ou presque) nous pouvons, chacun à notre « niveau » qui est le même sur internet…, agir.

L’avenir sera surtout ce que nous en ferons. Si ce livre ne devait délivrer qu’un message, il serait celui-ci : faites de la politique, sous peine qu’elle ne se fasse sans vous. Engagez-vous car la démocratie n’est pas une facilité octroyée pour l’éternité de notre confort, elle est une construction permanente, conflictuelle et instable, qui commence avec chaque citoyen. (…) À nous de faire que la démocratie smartphone soit vraiment démocratique.

— « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron ». Francis Brochet, éditions François Bourin. (p201)

Vous l’aurez compris, je vous recommande donc vivement la lecture de ce livre que j’ai trouvé très intéressant, regorgeant d’informations, de réflexions et d’exemples propres à alimenter votre réflexion et les discussions que vous ne manquerez pas d’avoir avec vos collègues et amis sur l’usage (ou les usages) citoyens que vous pouvez peut-être faire du petit compagnon glouton en batterie supportant peu l’éloignement prolongé des prises de courant… qui se trouve au fond de votre poche.

Notez qu’il vous est possible de cliquer sur la couverture du livre, ci-contre, pour accéder à sa description sur le site Amazon.fr.